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Le Pamir c’est fini

    Le Pamir c’est fini

    30 juillet 2025

    Comme le suggère le titre de l’article, l’aventure s’arrête là pour moi, de façon pas très glorieuse.

    Pendant la nuit du dernier bivouac, en quelques heures, il m’est devenu impossible d’uriner. J’ai passé quasiment toute la nuit dehors pour essayer de vider ma vessie, mais au petit matin, il a bien fallu admettre qu’il y avait un problème sérieux. J’ai réveillé Christian et nous avons mis au point notre plan. Je l’ai convaincu de rester là, pas nécessaire de gâcher son voyage. Donc je pars en stop pour trouver un espace médical qui possède une sonde urinaire, et il attend de mes nouvelles par messager physique car il n’y a ni internet ni téléphone au bivouac. En même temps, Christian part en vélo vers une homestay à deux heures de route du bivouac où il pourra trouver de l’aide et peut-être du réseau en chemin au cas où personne ne passe sur la route. Après mon départ, si au bout de trois jours il n’a pas nouvelle, il laisse mon vélo et mes affaires et il part. À ce moment je veux croire que je peux repartir après les soins appropriés.

    Démarre pour moi une épopée, moins sympa que les articles précédents, si ça vous chante, vous pouvez continuer la lecture, mais il n’y aura pas beaucoup d’images.

    Il est cinq heures et demi, je me met sur le bord de la route et j’attend. A ce moment j’ai déjà la vessie pleine puisque cela fait bien six où sept heures que j’essaye de la vider. C’est déjà très douloureux, je marche plié en deux en limitant les secousses.

    Vers sept heures, j’arrête trois motards allemands, mais avec leur barda, impossible que l’un d’eux me prenne. Ils me disent par contre qu’il y a un couple d’allemands en van à cinq kilomètres de là. Un des motards part les prévenir qu’il y a un vieux français à secourir. Les deux motards restants sont extrêmement bienveillants avec moi. Mirjam m’explique même que le paysage à venir est moins beau que celui qu’on a déjà vu, donc je ne perdrai pas grand chose si je devais arrêter. A peu près en même temps Christian, et le van arrivent. Ils me chargent vite fait et on part pour Langar où il y a un médecin. Pendant les deux heures et demi de route, c’est un calvaire. La piste est la pire qu’on ait eu depuis le début. J’essaye de ne pas gémir trop fort à chaque cahot, car je vois bien que Tania a mal pour moi et qu’elle voudrait bien m’aider. Nous arrivons à la maison du docteur qui n’est pas là. On le contacte, mais nous comprenons vite qu’il n’aura pas le matériel nécessaire. Il faut aller à l’hôpital de Vrang à deux heures et demi de là.

    Nous repartons, la route est meilleure et je vois bien que le copain de Tania, dont je n’ai pas le nom, essaye d’aller le plus vite possible, sans trop me secouer. De mon côté, je commence à sentir que ma vie est en danger. C’est une sensation curieuse, la douleur passe presque au second plan. J’ai la sensation animale d’être totalement focalisé sur ma survie, d’avoir l’esprit extrêmement concentré pour prendre calmement les bonnes décisions. Je commence à réfléchir à ce qu’il faut faire si la vessie éclate, car j’en suis à une bonne dizaine d’heure avec la vessie pleine. Mais nous arrivons enfin à Vrang.

    Ce n’est pas vraiment un hôpital, mais une maison où l’on dispense des soins. A première vue, les conditions habituelles d’hygiène ne sont pas réunies, mais je ne vais pas faire le difficile. Le docteur met dix bonnes minutes pour arriver, mais j’ai compris qu’il y a des sondes urinaires. Personne ne parle anglais, je n’ai que mon russe rudimentaire, mais on s’est compris. Je ne vais pas rentrer dans les détails de l’opération, mais mon docteur qui doit être boucher à mi-temps me fait entrevoir, je pense, ce qu’est la torture. Le principal, c’est qu’il fasse le job et d’un coup c’est la délivrance, sensation indescriptible !

    Mes deux sauveurs ont attendu que la sonde soit posée. Ils me demandent encore ce qu’ils peuvent faire pour moi, alors que je pense qu’ils m’ont juste sauvé la vie. Je les remercie évidemment le plus chaleureusement possible, ils peuvent partir maintenant, ils en ont fait beaucoup. Un peu sonné sur le moment, j’ai oublié de leur demander leur coordonnées. Par l’intermédiaire des motards allemands j’ai pu retrouver leur instagram. Ils parcourent le monde depuis 2018 dans leur van Merceds 4×4. D’ailleurs avec ses très gros pneus et finalement une bonne suspension, c’est le plus confortable des engins que j’aurais pu croiser sur la route. J’ai pu leur faire un mail de remerciement. Voilà leur instagram https://www.instagram.com/ins.nirgendwo?igsh=dWNwM2VmNTFwcGNz

    A partir de maintenant, la tension est retombée, je ne souffre plus, j’ai juste ce machin accroché au pantalon. Il faut que j’apprenne à vivre avec. Il ne me reste plus qu’à trouver un vrai hôpital et un vrai médecin pour comprendre ce qui se passe, et avec un peu de chance m’enlever cette sonde et que je puisse repartir. Il me semble que la meilleure solution est de retourner à Khorug, où je sais que je pourrais compter sur l’aide de Zandhyia qui tient l’auberge de jeunesse. Je prends donc un taxi pour encore six heures de route. Encore en sens inverse de tout de ce qu’on vient de faire à vélo. Le taxi est en fait un vieux tas de ferraille coréen 4×4, rafistolé de toute part. Assez régulièrement le chauffeur ouvre le capot pour bricoler les durits qui pissent du gazole un peu partout. A la nuit tombée, je me dit que ça serait bien que la voiture tienne jusqu’à Khorug, car je commence à être un peu fatigué. Quelques minutes plus tard, nous tombons en panne d’essence. Normal, vu tout ce qu’on perd en roulant. J’ai déjà baissé le siège pour commencer la nuit dans le taxi quand le chauffeur avise une camionnette qui a la bonne idée de passer par là.

    C’est reparti à un rythme plus lent, mais nous arrivons enfin à l’auberge de jeunesse. Je me dis que pour finir en beauté, l’auberge pourrait afficher complet, mais non ! Zandhyia m’accueille chaleureusement. Elle ira même jusqu’à m’accompagner à l’hôpital public de Khorug, car elle sait bien que seul j’aurais eu beaucoup de mal. En effet, les codes ne sont pas du tout les mêmes que chez nous. Les informations sont toujours imprécises et peu fiables. Il faut être tadjik pour naviguer dans les méandres de cet hôpital délabré qui n’a pas été entretenu depuis le départ des soviétiques. Nous finissons par trouver l’urologue qui me prescrit une dose d’antibiotiques de cheval administrés sous perfusion deux fois par jour pendant quatre jours. Après ça sera le retour en France via Maaf Assistance qui juge qu’un rapatriement est nécessaire.

    Zandhyia et Asror, mon infirmier
    La perf d’antibiotiques dans la chambre

    26 commentaires sur “Le Pamir c’est fini”

    1. Aïe…
      Et merde !
      D’habitude je lis et je ne m’exprime pas sur le blog mais nécessité fait loi.
      Si je peux me permettre, c’est peut-être moins cool que les autres posts mais plus haletant : si tu l’écris, c’est que tu es vivant mais on angoisse tout au long de la lecture. On le savait depuis qqs mois mais un auteur est né !
      Je te souhaite de te retaper le plus vite possible quels que soit les moyens.
      Et encore un Pamir à « faire » pour les autres années.
      Jean.

    2. Entièrement d’accord avec les commentaires de Jean !
      Quel conteur tu fais … on ne te connaissait pas ce talent.
      L’angoisse n’était pas au top en lisant ton post car on te savait vivant mais limite quand même !
      Bon courage pour la suite et à très bientôt à Grenoble !

    3. J attendais cet article dans une impatience angoissée. Ce n est pas le meilleur chapitre que de te savoir en souffrance et dans l inquiétude de la vie suspendue à un passage de 4*4. Heureusement les étoiles savent elles encore veiller sur les hommes bons et c est avec joie que je te sais sain et sauf. Grande pensée à Doum et à la famille. Tu sais que tu n est pas obligé de vivre toutes les situations pour devenir auteur. Ta plume a largement fait ses preuves. Plus qu un vol d’oiseau pour te retrouver bientôt. Bien à toi Hervé chaleureuses bises et bon rétablissement.

    4. Hello Hervé, je viens de lire tout ce que Doum m’a expliqué ce matin… Heureusement, tu as été bien pris en charge et tout va être réglé avec le rapatriement. J’imagine ton soulagement physique et aussi ta déception morale…
      Christian a eu beaucoup de chance de voyager avec toi! Et vous voyagerez à nouveau ensemble, j’en suis sûre.
      Je te fais de gros bisous
      A bientôt
      Babeth

    5. Je compatis d’autant plus que je suis moi aussi en délicatesse avec ma fonction urinaire comme tu sais. Mais jamais je ne suis passé par le stade rétention totale (c’était ma hantise), et j’ose même pas imaginer ce que tu as vécu. Ce qui est remarquable c’est la capacité à trouver des ressources pour ce sortir d’un vrai cauchemar et bien sûr le pouvoir d’adaptation du corps humain quand le mental suit. C’est la marque des bourlingueurs. Bon retour à la maison et bonne récupération. On attend le dénouement avec impatience.
      Papypedale

    6. Hervé.
      Moi aussi j ai eu mal tout le long de ton récit mais heureusement le dénouement est positif.
      En tout cas tes récits sont supers et ce voyage reste incroyable.
      Bises et bon retour.
      Agnes

    7. T’es un warrior Hervé, tu te sors de cette situation comme un chef. Accroche toi. On est avec toi et t’embrasse bien fort. Courage. Georges et Blandine

    8. Blandine MARTINEZ VALENTIN

      T’es un warrior Hervé, tu te sors de cette situation comme un chef. Accroche toi. On est avec toi et t’embrasse bien fort. Courage. Georges et Blandine

    9. Waow un vrai thriller !
      Les épisodes « normaux » étaient passionnants, mais là ça devient haletant …
      Et d’un coup je me dis, mais si ça m’arrive, est-ce que je m’en sortirais aussi bien. Bon finalement un bon dénouement, avec un peu de chance tu auras le retour rapatriement en 1ère …
      Avec toute notre admiration,
      Blandine & Hubert

    10. Oh P…..sacré Hervé. Merci pour ce partage et bien content d’apprendre que tu vas mieux. Je prépare quelques bières pour stimuler ta diurèse, tu nous raconteras ton périple
      NB:Chez les chevaux, pour éviter les infections urinaires , on donne de la Vit C à forte dose pour acidifier les urines…conseils d’un ex veto de l’équipe de France de Concours complet Biz

    11. Eh bien, quelle peur tu as du te faire! Heureusement que tu as su rester maître de toi et prendre les bonnes décisions.
      Soigne-toi bien, repose-toi et reviens sauf et entier à St Ismier.
      On t’embrasse.

    12. Salut Hervé,
      J’ai eu peur pour toi en lisant tout çà.
      Mais ouf, tu t’en es sorti ! Sacrée aventure dont tu te serais bien sûr passée…mais bon, même si l’aventure s’arrête là, tu as tellement vécu de moments extraordinaires que ton périple peut s’arrêter là sans regrets. Et de toute façon, si un médecin tadjik dit que tu dois être rapatrié, c’est qu’il le faut vraiment 😉car là- bas j’imagine qu’ils vont jusqu’au bout des solutions locales pragmatiques…
      Bon rétablissement et bon retour avec pleins d’images et d’émotions sûrement encore présentes. A bientôt. Dominique

    13. Je suis revenue comme à mon habitude pour avoir mon plein de « belles photos de la Pamir ».
      Malheureusement je ne m’attendais pas à lire ces lignes..! Tu as une belle plume, mais on aurait préféré ne pas avoir à lire ces lignes… Comme quoi, il est important de se rappeler que notre vie ne tient parfois qu’à un fil et que l’aventure peut s’arrêter brutalement… Pour avoir la chance d’en vivre d’autres !
      Je te souhaite un bon rétablissement dans ta chambre d’hôtel en attendant de pouvoir te reposer chez toi auprès de ta famille.
      Et je ne me fais pas de soucis, l’aventure va rapidement reprendre !
      Bises

    14. Je suis venue ici pour avoir ma dose habituelle de jolies photo…
      Malheureusement, je dois aussi reconnaître que tu as une superbe plume, même si j’aurais préféré ne pas lire ces lignes. Quel récit haletant !
      Il faut parfois savoir saisir la chance qu’on a de vivre de belles aventures même si celle-ci s’est arrêtée de façon prématurée. L’important c’est la santé, et de nouvelles aventures arriveront bien assez tôt.
      Je te souhaite un bon retour et un bon rétablissement auprès de ta famille Hervé !

      1. Je viens de revenir à la découverte des épisodes que je n’avais pas encore ouvert, toujours aussi rudement bien décrits, riches en photos et vidéos ….mais ciel, jamais je ne m’attendais à ce final ! Quel cran, quel courage pour avoir endurer tant de souffrance et d’incertitude , et d’écrire quand même ! Ouf, ça peut se terminer dans des conditions acceptables ! Mes pensées pour Doum et votre famille à ces moments là .
        En tout cas, c’est juste impressionnant et trop superbe ce que vous avez fait, et Doum est une sacrée battante.
        Un immense bravo, et merci.
        Maintenant, il faut se remettre et hâte de vous suivre dans une nouvelle aventure.
        Bises

    15. Je tiens à vous remercier pour tous ces commentaires, encouragements et marques de sympathie, ça fait chaud au cœur. A bientôt pour de nouvelles aventures 🙂

    16. Coucou,
      Je viens d apprendre tes mésaventures au moment où on sait que ça finit bien, ouf !
      Bon rétablissement et je suppose que ce n est que partie remise !
      Bises

    17. Non mais c’est incroyable ça !!
      Limite plus isolé que dans l’ISS. Ton récit est vraiment impressionnant ! Hâte de voir malgré tout quelques images ( pas de la vessie hein !)

    18. he bin mon vieux bon courage.. Tu es passé pres d’un abime insondable.. oupsss pardon. c’est pas une blague à pisser de rire.. oupssss encore pardon.. je me prostaterne pardon je me prosterne devant ton courage.

    19. Faire appel aux soins dans ces contrées est un peu la hantise et heureusement finalement que tout se termine bien !!! Dommage pour la fin du voyage mais aucun voyage ne vaut d’y laisser sa peau et nous sommes tous soulagé que l’histoire se termine en « happy end ». Remets toi bien.

    20. Ouh là ! Hervé, tu as dû passer des moments terribles, mais tu as su rester lucide, courageux et prendre les bonnes décisions. Je pense que tu es quitte pour recevoir chez vous 6 allemands qui ont eu la bonne idée de croiser ta route. Rentre bien. Repose-toi. Tu as une bonne étoile 🌟. Des bises. Les Roumis.

    21. De retour de conges, je m’etais astreint à ne lire qu’une page tous les 2 ou 3 jours pour faire durer le plaisir de lire tes aventures. Je suppose que tu es de retour dans le coin en ce moment et j’espere que tu vas mieux apres le changement de ton quotidien si brutalement.
      Encore merci pour ce récit, et tu nous donneras de tes nouvelles et de celles de Christian du coup, pour savoir ce qu’il est advenu de la fin de son aventure et de tes affaires laissées sur place ! ca a du faire le bonheur d’autres baroudeurs aussi sympathiques que toi et ceux que tu nous as présenté.

    22. Eh bien ! Quelle histoire !!! On comprend grâce à ton belle plume que tu as dû en baver. Quel courage ! Bravo et bon rétablissement. On t’embrasse.

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